Ils sont des centaines, des milliers aux concerts de La Rue Ketanou. Des centaines, des milliers, des fidèles,
des avertis, des curieux, des convertis. Toujours disponibles pour les retrouvailles. Toujours prêts à marcher
dans les refrains et les vers émancipés. Et tout est là, dans cette histoire que raconte ce groupe et le public,
dans ce partage complice qui continue de jouer les prolongations depuis plus de deux décennies. Un groupe
reconnu et respecté pour son esthétique et sa probité. Liberté de ton. Liberté d’inspiration. Liberté de temps
aussi. Six ans de silence discographique depuis le dernier signal Allons voir. Mais on ne lâche jamais une
cordée chez La Rue Ketanou, on s’y attache. Parfois, on la détend juste dans le but de satisfaire d’autres élans,
d’ouvrir d’autres portes, d’expérimenter d’autres transmissions. Ils sont comme ça, ces garçons-là, fantasques,
aventureux, à multiples détentes. On aura donc vu Florent Vintrignier monter la Green Box, projet mêlant les
poèmes de Victor Hugo et la folk des grand espaces, et s’avérer un solide allié dans le bel envol de la chanteuse
franco-suédoise Eskelina (Prix Moustaki 2016). L’hyperactif Mourad Musset aura, pour sa part, ajouté un
chapitre supplémentaire à Mon Côté Punk, gagné les rangs des forces vives du Collectif 13, rayonné dans le
sensible film de Fabienne Godet (Nos vies formidables) et foulé les planches dans une pièce de Lazare
(Sombre rivière). Pièce dans laquelle il a retrouvé son comparse Olivier Leite, également à l’affiche d’une
autre œuvre du même auteur-metteur en scène (Je m’appelle Ismaël). Et puis il y a eu des divines surprises
comme cette poignée de concerts en 2018 pour célébrer l’anniversaire des 20 ans ainsi qu’une adoption. La
famille s’agrandit. La Rue Ketanou n’est plus trio mais quatuor. Le nouvel enfant du désordre s’appelle Pierre
Luquet, et lui aussi a fricoté avec le Théâtre du Fil, point de connexion faut-il le rappeler des trois funambules
d’origine. Appelé sur une date d’été pour suppléer un Florent Vintrignier – diminué par une tendinite à la main
– sur les morceaux à tempo rapide, il n’a finalement jamais plié bagages.
Des bribes d’identité joyeusement mêlées, des lignes de fuite convergentes, de la rime souple, des brisures
embrasées. 2020 est l’album des voyages légers, des instantanés pris sur le vif, sitôt rendus à la lumière. Reflet
d’une belle osmose en studio avec Nicolas Quéré (Arctic Monkeys, Jean-Louis Aubert, Delgrès) qui, sans
altérer la dynamique élémentaire, a apporté une touche cinématographique aux morceaux. Ces chansons-là
emportent déjà le temps avec elles. Elles sont nées à Toulouse, au Bénin, en Norvège, à Giverny. Elles ont
déjà vécu à Mayotte, à La Réunion et sur quelques routes de Navarre. Elle sont espiègles, ferventes,
mélodiques, crépitantes, humanistes, vibrantes, festives. Elles parlent de séparation de corps libératrice (Vive
la divorcée), de guerre et d’immigration (Soldat Ravale, texte tiré de la pièce Sombre rivière), d’amours
éphémères (Elle s’appelle) ou fragiles (Les hirondelles), d’abnégation pour aiguillonner la vie (Accroche-toi),
d’idylle intranquille avec le cannabis (Quand je fumais du cheval), de constat implacable (Peuple migrant).
La Rue Ketanou fait culbuter son esprit joueur avec une lucidité d’adulte contemplant le désastre du monde.
Ce sont d’incurables optimistes qui soignent les maux et réconcilient par l’ivresse de la danse. Une alliance
alchimique entre joie fiévreuse et conscience citoyenne, franche déconnade et humeurs fragmentées. Le soleil
perce toujours les brouillards, les couleurs affleurent. Le charango se télescope ici avec le banjo, la mandole
embrasse l’accordéon, l’harmonica s’offre un exil dans la nature (Le jour et la nuit), la guitare de René Lacaille
crée des incendies insolites (Chikungunya et son refrain créole jubilatoire), celle de Titi Robin largue les
amarres aux confluences de multiples cultures (Ne m’en veux pas). Parce que ce septième album, c’est
également la célébration des collisions audacieuses et fédératrices, des unions humaines et instrumentales.
La Rue Ketanou ne s’est jamais souciée du dress-code, elle a d’autres chats à fouetter. Elle préfère les évasions
bohèmes, les ambiances auberges espagnoles, les tablées accueillantes. En festin final et royal, Fredo
Burguière (Les Ogres de Barback), Mouss et Hakim, Gari Greù (Massilia Sound System) et la fanfare
béninoise Eyo’nlé s’invitent dans la partition de Gbaou Gbaou. Tous regardent dans la même direction. Celle
qui conduit vers une chanson française décomplexée, généreuse, vivante, sincère et ouverte à tous les vents.